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Qui d’entre nous n’a jamais rêvé, à la vue des injustices les plus criantes, de disposer de superpouvoirs pour y remédier ? Qui ne s’est jamais senti impuissant et en proie à la résignation, voire à l’amertume, devant les impasses imposées par le modèle socio-économique dominant ?

« On ne change pas les choses en s’opposant à la réalité en place. Pour changer les choses, il faut créer un nouveau modèle qui rende l’existant obsolète. »

Richard Buckminster Fuller

La bonne nouvelle, dont l’ouvrage A la Rencontre des entrepreneurs qui changent le monde se fait le héraut, c’est que cet état de fait n’est nullement une fatalité et que nous pouvons tous agir quelle que soit notre situation. La mauvaise, c’est que nous n’avons aucune excuse pour ne pas le faire.

Actuellement en train d’achever leur formation à l’ESCP Europe, les jeunes auteurs du livre, Jonas Guyot et Matthieu Dardaillon, ont pourtant été nourris de théories économiques postulant que l’homme est un être rationnel et égoïste, et que l’entreprise n’a que faire des populations illettrées et peu solvables qui constituent la majorité des personnes en détresse. C’est sans doute la raison pour laquelle ils se sont abondamment documentés avant de faire des choix professionnels en accord avec leurs convictions. Le résultat n’en est que plus convaincant.

Comment mieux plaider sa cause, en effet, qu’en recensant les divers contextes dans lesquels des entrepreneurs sociaux de tous âges et de tous horizons ont connu des succès inexplicables à la lumière de la vision classique de l’entreprise ? Car une entreprise sociale n’est pas une œuvre de charité : elle doit être rentable sur le moyen terme, et surtout, une de ses forces est de permettre aux groupes en difficulté de redevenir acteur de leur destin en prouvant la viabilité et l’utilité économique de leur activité. Ce sont donc eux, en définitive, qui construisent leur avenir.

Agir est donc possible, plus encore, avancent-ils, à notre époque connectée où le pouvoir des Etats décline, et où beaucoup de changements se jouent dans la société civile. Mais dans quel cadre ? En France, ou à l’étranger ? Après de solides études d’économie, ou directement ?

L’ouvrage présente les différentes formes que peut prendre l’initiative « sociale et solidaire ». Ce terme regroupe les activités qui ont pour but de répondre à des problèmes sociaux et obéissent à une logique d’efficacité économique (mais non de rentabilité : elles ne versent pas de dividendes et les écarts de salaires en leur sein sont modérés), tout en respectant au maximum l’environnement. Elles s’emploient aussi à créer une sorte d’écosystème en facilitant la coopération des pouvoirs publics et des entreprises privées.

L’exemple le plus impressionnant, par la prise de risque et l’engagement qu’il implique, est celui de l’entrepreneur social proprement dit. L’idée de l’entreprenariat social a été développée par Bill Drayton, fondateur de l’association Ashoka (ce mot signifie « sans souci » en sanskrit, et est également le nom d’un empereur indien qui lança des réformes sociales), qui constitue aujourd’hui le plus grand réseau d’entrepreneurs sociaux au monde. L’entrepreneur social crée son entreprise et la fait vivre – il est donc à l’origine de son propre emploi et de celui de ses salariés. L’exemple étudié par Matthieu et Jonas est celui d’Antonio Meloto, dit « Tony », fondateur de Gawad Kalinga (« prendre soin »). Son but : éradiquer l’extrême pauvreté dans son pays, les Philippines, en 30 ans, grâce à la création d’une pépinière d’entreprises solidaires. Parti avec beaucoup de connaissances et de rêves, mais peu de fonds, « tito Tony » (l’oncle Tony) a réussi le pari de construire des villages et d’y faire venir des entrepreneurs sociaux pour valoriser le capital agricole et humain de sa région. La structure existe depuis 10 ans et s’est considérablement développée.

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D’autres personnes ne sont pas en situation de tout construire à partir de (presque) rien, soit parce que ce mode d’action ne correspond pas à leur caractère, soit parce qu’elles n’en ont plus la possibilité compte tenu de leurs engagements. Pour elles, rien n’est perdu : on peut aussi être intrapreneur social. L’intrapreneur social est celui qui utilise les ressources des grandes entreprises pour lancer une filière sociale. C’est le cas d’Emmanuel de Lutzel, qui a créé un département de micro-finance chez BNP Paribas, ou encore de Gilles Vermot-Desroches qui anime le programme BipBop (« Business, Innovation and People at the Base of the Pyramid ») chez Schneider Electric. Ces acteurs sont bien intégrés dans leur entreprise, où leurs aspirations les poussent à prendre en charge des postes en rapport avec les initiatives sociales que celle-ci développent. Une idée originale, un partenariat judicieux, par exemple avec une entreprise sociale locale … et le parent pauvre du mastodonte se transforme en activité phare.

 

« C’est parce que je n’y connaissais pas grand-chose en entreprenariat que j’ai décidé de me lancer. Sinon, j’aurais sûrement fait marche arrière ! »

Bagoré Bathily, vétérinaire et fondateur de la Laiterie du Berger

Les catalyseurs, quant à eux, n’interviennent pas directement dans les réactions chimiques, mais leur confèrent une rapidité ou une puissance qu’elles n’auraient pas sans eux. « Infrapreneur social » est, finalement, un mode d’initiative sociale et solidaire de l’ombre, mais non moins efficace que les autres. Ces entrepreneurs facilitent les rencontres entre les acteurs potentiels quels qu’ils soient, moissonnent les idées et les font connaître, et surtout diffusent par tous les moyens le message d’espoir et d’incitation à l’action que représentent les succès des entreprises sociales. Le réseau Sparknews, créé par Christian de Boisredon, est à ce titre exemplaire. Il ne s’agit plus de parler des problèmes du monde, mais des solutions ! Des solutions qui marchent, souvent inventives et surprenantes, voire inspirantes. Parfois, les infrapreneurs forment les entrepreneurs sociaux de demain : Matthieu a été à l’école du Jagriti Yatra, ce voyage en train qui fut une découverte initiatique des entrepreneurs sociaux indiens.

Muhammad Yunus, prix Nobel de la paix et inspirateur principal de Matthieu et Jonas, a mis en place le micro-crédit à Chittagong, dans son Bangladesh natal, en partant de constats de terrain – sa connaissance académique de l’économie lui a finalement très peu servi. Pas plus que la science vétérinaire n’a été utile à Bagoré Bathily pour faire vivre la Laiterie du Berger, entreprise sociale et solidaire qui transforme et commercialise le lait d’éleveurs semi-nomades du Sénégal. Tous deux ont su tirer parti de leur intime connaissance de leur communauté d’origine.

Seulement voilà : ils sont nés dans les endroits qu’ils ont contribué à transformer. Ils possèdent donc une légitimité naturelle sur le terrain que nous Français n’avons pas, sans même parler de « connaître de l’intérieur » un pays où sévit particulièrement la pauvreté ; ils ne sont pas victimes d’un occidentalocentrisme pour lequel les recettes des pays du Nord seraient universelles. Alors, serons-nous plus efficaces dans les pays du Sud, où la détresse est parfois pressante mais reflue, ou en France, où elle l’est moins a priori mais le devient de plus en plus ?

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On l’aura compris à la lumière de ce qui précède, les fous ne sont pas toujours seuls. Ainsi Fabien Courteille, jeune Français qui a interrompu ses études et est parti fonder une entreprise sociale aux Philippines, a-t-il bénéficié du soutien de Gawad Kalinga. C’est grâce à l’association que son court stage destiné à parachever une première année de master en gestion s’est transformé en séjour à durée indéterminée. Il constate qu’aucun jouet n’est mis à la disposition des familles de la communauté, et décide de créer une entreprise qui en fabrique.

 

« La sagesse, c’est d’avoir des rêves suffisamment grands pour ne pas les perdre de vue lorsqu’on les poursuit. »

Oscar Wilde

« Il ne faut jamais écouter les personnes pessimistes et désabusées qui sont convaincues qu’en France rien n’est possible et que cela ne marchera jamais : essayez, échouez, améliorez, recommencez ! »

Pierre-Emmanuel Grange, fondateur de microDON

En France, la « rigueur » laisse de moins en moins de marge de manœuvre à l’Etat pour prendre soin de ceux que l’isolement et le manque de moyens fragilisent (personnes âgées, chômeurs, personnes d’origine étrangère ne parlant pas la langue), ou qui se retrouvent à devoir assumer seuls des situations trop difficiles (aidants, mères de famille actives). Les besoins sont donc pléthoriques. Sans compter que les transferts de compétence ne sont pas unilatéraux : une idée qui fonctionne à l’étranger peut être importée, comme l’a prouvé Pierre-Emmanuel Grange en fondant microDON, un mode de collecte de fonds à usage caritatif fondé sur l’arrondissement de la facture dans les magasins. C’est le principe de la micro-collecte fondé sur l’arrondi solidaire, qui nous vient du Mexique. Bien évidemment, Pierre-Emmanuel n’est pas passé de l’idée au succès du jour au lendemain, et son travail a été un parcours du combattant, mais les résultats sont là … et, lorsqu’on veut s’épargner les frayeurs de celui qui mise sur une bonne idée et doit s’acharner pour la faire devenir réalité, on peut se former à développer une entreprise sociale avec des outils efficaces, par exemple chez On Purpose.

Exit donc l’objection de l’ignorance et de l’impréparation. Exit aussi celle de l’inexpérience : c’est quand on est jeune, porté par ses idéaux, et qu’on a encore peu de besoin financiers, que l’entreprenariat est le moins risqué et le plus enrichissant. A la Ferme Enchantée de Gawad Kalinga, la plupart des entrepreneurs sont des jeunes … Christian Vanizette et Leila Hoballah, engagés dans Makesense, une entreprise de communication et de recherche d’idée sur l’entreprenariat social grâce aux réseaux sociaux, en sont aussi des preuves vivantes.

Enfin, les frileux qui souhaitent évaluer la température de l’eau avant de s’y plonger doivent savoir que nos actes quotidiens ne sont pas anodins et constituent des micro-initiatives. La consommation éthique, la finance solidaire, le partage des idées de l’entrepreneuriat social dans nos réseaux, tout autant que les modes d’action classiques tels que le bénévolat, sont autant de manières de modifier nos modes de vie et notre état d’esprit et d’être acteurs de changement.

La conclusion appartient à Matthieu et Jonas : « Le monde a besoin de tous les talents, dans toutes les disciplines. Les défis auxquels nous faisons face sont extrêmement complexes : il faudra l’ingéniosité de tous pour transformer ces problèmes en opportunités.

Le monde politique doit soutenir ceux qui innovent pour l’intérêt général. Les ONG doivent continuer à se professionnaliser. Les grandes entreprises doivent continuer à questionner l’impact de leurs activités sur la société et l’environnement. Les médias doivent parler davantage des solutions qui nous entourent. L’éducation et l’enseignement doivent faire naître des acteurs du changement dès le plus jeune âge,  en donnant aux jeunes le goût d’entreprendre et de valoriser le sens. Les citoyens doivent questionner leurs actions quotidiennes : ils votent tous les jours en consommant, en épargnant, en triant leurs déchets …

Ce sont des convergences entre tous ces acteurs qui permettront à la société de rétablir une évidence, trop souvent oubliée : l’économie doit être au service de l’homme, et non l’homme au service de l’économie. »

Un manuel de militantisme Social, Economique et Politique.

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Hélène

Polytech Paris UPMC