Le 21 novembre dernier, le Premier Ministre Manuel Valls présentait un plan gouvernemental pour diviser par deux le décrochage scolaire des jeunes. Les décrocheurs, selon le code de l’éducation et l’étude de l’Insee, sont des élèves “qui [quittent] un cursus de l’enseignement secondaire sans obtenir le diplôme finalisant cette formation”. Les jeunes qui arrêtent leurs études au collège, qui entament un Bac général, un CAP, un Bac Pro ou un BEP et l’abandonnent avant le diplôme sont donc en situation de décrochage scolaire. Ils sont 17% des jeunes en classe de 3e et 32% en classe de seconde, soit 140000 chaque année. A ce phénomène de décrochage scolaire s’ajoute celui de l’absentéisme. Lorsque l’on lit l’article du 16 février publié sur Le Monde Campus “Qui sont les élèves champions de l’absentéisme ?” on se demande alors pourquoi 1 élève sur 10 en lycée professionnel et 1 élève sur 20 en lycée général et technologique décident de faire l’école buissonnière.

Décrochage scolaire : pourquoi y a-t-il, aujourd’hui encore, en France, des jeunes qui fuient le système scolaire et qui finissent par quitter l’école avant d’obtenir leur diplôme ?

Est-ce parce qu’ils n’ont pas envie d’étudier ? Alors que trouver un travail avec une Licence 3 est déjà difficile, qu’en est-il quand on est sans diplôme ? Le rapport de la Direction de l’évaluation de la prospective et de la performance nous propose cette réponse : “Les principales raisons en seraient : une orientation plus ou moins désirée, des temps de transport plus élevés, le temps consacré à un travail d’appoint”. Et si nous donnions la parole à ces jeunes et leur permettions enfin d’exprimer leurs frustrations. Je vous propose de découvrir les parcours d’A. et M..

Vêtu de sa veste PSG et de son jogging OM, A. sait unir les contraires et mettre tout le monde d’accord. Sous sa carapace de timidité et ses silences se cache un jeune doué, motivé, malgré les difficultés qu’il a vécues. A. a aujourd’hui 18 ans et quelques mois, et recherche du travail en intérim dans tous les domaines possibles. A. nous raconte comment, dès l’enfance il a été stigmatisé par ses professeurs à l’école primaire. On l’accuse alors d’avoir volé un livre appartenant à l’école. Ce livre sera ensuite retrouvé dans le cartable d’un de ses camarades. Dès ce jour, A. ne comprend pas pourquoi on lui reproche toujours ce vol alors que le coupable a été trouvé. Il est puni alors qu’il n’a rien fait. Il ne comprend pas et se sauve de l’école pour rentrer à la maison. Depuis, il a toujours détesté l’école. Son comportement ne plaît pas au personnel de l’école qui ne cesse de le surveiller. Pourquoi un enfant remet-il en cause la justice (injuste) appliquée (à tort) par la maîtresse ?

Par la suite, les parents d’A. se rendent compte qu’il est couvert de bleus en revenant de l’école. Il finit enfin par leur avouer que son maître à l’école primaire le frappe en classe, devant tout le monde, le jette par terre et lui assène des coups de pieds. Les parents d’A. décident alors d’aller voir le directeur de l’école et de lui en parler. Celui-ci leur dit : “Si on le lache dans la cour, il va en tuer plus d’un”. Les parents d’A. lui expliquent que si A. se comporte mal, l’instituteur doit leur en parler, plutôt que de frapper leur fils. Pourtant, les coups continuent de s’abattre sur A.. Ses parents vont cette fois-ci voir Monsieur le Maire du village, qui fait mine de s’occuper de la situation. Rien ne change ! Les parents d’A. déposent alors une plainte, qui sera elle aussi ignorée par la gendarmerie. A. et ses parents ne recevront le soutien d’aucun autre élève ni parent d’élève, bien que tous soient informés de ce qu’il se passait.

Pour A., l’école, “c’est pourri”. « Tu restes assis toute la journée sur une chaise. » Dès le CE1, il est dégoûté et veut arrêter. Les blagues que ses camarades lui font sur l’Islam n’arrangent pas les choses. A la fin du collège, A. a une moyenne de 7-8/20 au brevet. La CPE appelle alors ses parents pour retirer le vœu “mécanique auto” de sa liste de vœux pour le bac professionnel. “Mettez ce vœu en dernier, la maintenance industrielle en premier et vous signez”. Les parents d’A. ne comprennent pas le fonctionnement du système. A. non plus d’ailleurs. La CPE ne leur explique pas vraiment, mais leur donne des ordres. Ils se résignent à suivre les conseils-ordres de la CPE. Mais le sentiment d’injustice est de plus en plus présent.

A. aimerait maintenant trouver un travail pour gagner sa vie. Il n’a pas pu trouver un stage vraiment dans son domaine lors de sa formation en maintenance des équipements industriels. Ses stages se sont donc déroulés dans la boucherie, l’usinage, le montage de portes et fenêtres. Bien qu’il ait échoué à son Bac Pro Maintenance des Equipements industriels, A. a suivi les cours, et en a tiré les leçons nécessaires pour pouvoir travailler dans ce domaine. “Je n’ai pas envie de redoubler, de toute façon, les professeurs n’ont jamais envie d’expliquer ce qu’on ne comprend pas”. “On gagne quoi à faire ça, à étudier ? On est perdant à 2000%”. A. veut faire de l’argent. “Y’a des gens avec un BAC+7, ils sont éboueurs, hé ouais, dure réalité de la vie ! Ca et le chômage ! Je ne demande pas plus qu’un travail, de gagner le SMIC”.

M., 16 ans, est en situation de descolarisation depuis mai 2014 et en phase de réinsertion grâce à la mission locale. “J’ai une vie un peu triste”. Depuis le CM2, M. se moque des cours. Dès la 6e, “ça a commencé à être trop compliqué”. Au primaire, ses professeurs lui faisaient des remarques devant ses camarades. Les parents de M. décident alors de le changer d’école et de l’inscrire dans une école primaire catholique à 10 km de chez eux, où il fera ses classes de CE1-2, CM1-2.

M. aimait faire le clown dans la classe. “En 6e, j’étais nul au 1er trimestre, et je me suis fait disputé à la maison, du coup je suis devenu fort au 2e trimestre.” En 3e, stage de vente en pizzeria à Lille puis en inventaire dans une entreprise d’import-export à Lille. “Le patron de la pizzeria était un jeune, gentil”. “La différence entre la vie à R. et à Lille, c’est l’attitude des gens, le racisme est plus discret en ville”.

Décrochage scolaire : “les jeunes fuient ce monde, ils rêvent d’un ailleurs, de travailler maintenant, de choses concrètes”

Après sa 3e, M. est orienté vers un Bac pro électrotechnique, alors qu’il voulait faire de la vente. Encore une mauvaise orientation par la CPE, et M. n’aime vraiment pas ça, les métiers manuels. Arrivé dans un lycée pro de la région, à 40km de chez ses parents, l’établissement refuse de donner une carte de transport à M. pour faire les allers-retours domicile-école, pris en charge par le conseil général normalement. Dès le début, M. a le sentiment que tout a été fait pour qu’il soit viré. Une fois déplacé dans un autre lycée professionnel, à 50 km cette fois-ci, les professeurs le rabaissaient en lui disant qu’ils connaissaient son parcours et ses anciens profs. M. finit par être dégoûté !  Suite à ses absences répétitives, le directeur-adjoint de l’établissement le met en garde et les relations deviennent tendues. M. est viré plusieurs fois.

M. n’avait pas encore 16 ans quand il a été viré de cet établissement. L’Académie essaie donc de l’envoyer dans un autre lycée, qui refuse de l’accueillir. Commence alors un va-et-vient incessant entre l’Académie et le CIO. Chacun se renvoie la balle qu’est M.. Maintenant qu’il a 16 ans, aucun des deux n’a été capable de lui proposer une formation ou un stage. M. passe son temps à traîner et à suivre des jeunes plus âgés que lui, qui le mènent droit au mur. “J’étais trop vener le jour où on m’a viré, alors j’ai fait une grosse bêtise”… M. a pour ambition de “percer dans le milieu du Rap”. Il compte bien s’en sortir et trouver un travail dans la vente à côté. M. nous laisse à méditer cette phrase de La Fouine et Reda Taliani dans Va Bene : “Le dernier de la classe sera le premier sur i-Tunes”.

Suite aux situations difficiles qu’ils ont vécues (professeurs violents, humiliation, mépris et inattention), de nombreux élèves qui se reconnaîtront dans les histoires d’A. et de M. voient l’école comme un rapport de force, entre professeurs et élèves. Le système scolaire a par ailleurs ce côté statique et figé qui les rend impatients. Alors ces jeunes fuient ce monde, ils rêvent d’un ailleurs, de travailler maintenant, de choses concrètes. L’école semble être un monde à part, dans lequel tous les élèves doivent avoir une performance uniforme. “Avoir de bonnes notes, c’est être quelqu’un de bien, sinon on est un zouave. Avoir de bonnes notes, c’est pouvoir faire de grandes études, devenir médecin, avocat.” Voilà ce que les parents d’A. et de M. leur répétaient, espérant voir leurs enfants suivre un chemin tout tracé. Mais il est difficile d’emprunter ce chemin quand on est issu de l’immigration et qu’on vous discrimine et vous rabaisse dès l’enfance. L’école doit apprendre à valoriser chaque individu, à lui donner confiance en lui ! Alors, et seulement à ce stade, nous pourrons dire que les coupables sont les jeunes qui quittent l’école avant leur diplôme.

Ces jeunes ne décident pas d’échouer. Ils veulent s’en sortir dans un système qui rejette leurs différences. Alors, ils choisissent une voie différente pour réussir leurs vies, car la définition de la réussite est subjective. Nous devons reconnaître et respecter ce sens personnel, et accepter que la réussite se fasse autrement que par l’école, que l’école de la vie est certainement bien plus riche que ce qu’il y a dans les manuels scolaires.

Peut-être faudrait-il penser à proposer des formations parallèles plus tôt, ou à donner une seconde chance aux jeunes qui trouvent leur voie, leur passion après le collège, après le lycée. Il nous faut offrir des alternatives. Voilà des démarches que le gouvernement semble être prêt à mettre en place, selon l’article paru sur Le Monde, Les Décodeurs, le 21 novembre 2014 : “Une des mesures phares consiste à permettre aux jeunes âgés de 16 à 25 ans un retour à la formation jusqu’à deux ans après leur sortie du système éducatif. Ils pourront reprendre des études, entrer en apprentissage ou encore intégrer une école de la deuxième chance. Les jeunes seront reçus par un conseiller pour discuter de la formation la plus adaptée à leur profil et éviter les mauvaises orientations.”

A retenir : soyez bien à l’écoute de vos enfants, frères, soeurs, et élèves pour leur permettre d’atteindre leurs rêves (et non ceux que vous avez pour eux) !

Sources :

http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/FPORSOC13a_VE1_educ.pdf

http://rmc.bfmtv.com/mediaplayer/video/les-daccodeurs-du-monde-qui-sont-les-jeunes-en-daccrochage-scolairea-2411-357725.html

http://campus.lemonde.fr/campus/article/2015/02/16/qui-sont-les-eleves-champions-de-l-absenteisme_4577466_4401467.html

http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2014/11/21/qui-sont-les-jeunes-en-decrochage-scolaire_4527096_4355770.html

http://www.letudiant.fr/etudes/decrochage-scolaire-pourquoi-ils-quittent-l-ecole-sans-diplome-17481.html