Au moment où je m’apprête à écrire cet article sur le voile, l’école et l’entreprise, un débat reprend en France et des manifestants se mobilisent pour abolir la loi de 2004 interdisant le port du voile dans les établissements publics. Coïncidence ? 2 mois seulement après ma décision de porter le voile ? Moi qui pensais que cette loi ne serait jamais retirée, et que, même si elle était contestée, c’était seulement par les musulmans, taxés de communautarisme. Or aujourd’hui, je vois des Français, non musulmans poster sur les réseaux sociaux qu’ils vont manifester contre cette loi insensée qui exclut les femmes musulmanes de l’enseignement. Même les enseignants montent au créneau ! Qu’en est-il des chefs d’entreprise ? Sont-ils unanimes concernant le port du voile ? Que faire pour prouver que le voile n’est ni anti-républicain, ni anti-français ?

Je m’appelle Akila, j’ai vingt-deux ans et j’ai décidé, le 29 décembre 2013, de porter le voile. Je suis d’origine algérienne, née en France à Châtillon-sur-Seine. J’ai ensuite passé mon enfance en Saône-et-Loire. Déjà à l’école primaire, on me posait des questions du type : « Tu manges par terre chez toi, avec les doigts ? » Lors d’un cours sur l’Apartheid, mes camarades demandent au professeur dans quelles toilettes j’aurais eu le droit d’aller, n’étant ni noire, ni blanche… De quoi me marquer, mais aussi me donner l’envie de réussir, de remédier aux préjugés sur les Arabes, sur les musulmans.

Depuis, j’ai toujours été parmi les premiers de la classe. Collège avec option anglais européen, baccalauréat scientifique mention bien option physique anglais-européen et option SVT, classes préparatoires littéraires à Henri Poincaré (Nancy) Sous-admissible à l’ENS Ulm en option allemand, Sous-admissible à l’ENS Lyon en option anglais, admise à l’EDHEC Business School. Ce parcours est celui d’une citoyenne française musulmane, fille d’immigrés algériens, aînée d’une famille de 5 enfants. J’ai donc été éduquée par l’Ecole de la République : liberté, égalité, fraternité.

Ce que j’ai vu c’est que j’étais libre, oui, mais pas libre de vivre mon islam et de m’épanouir, que j’étais l’égale des autres, mais pas tout à fait, parce que j’avais quelque chose à leur prouver, que j’étais la sœur de mes concitoyens, mais seulement sur le papier, parce que physiquement, culturellement et religieusement, j’étais différente et on me le faisait sentir.

Le 6 janvier 2014 se pose une question capitale pour moi… C’est la rentrée à l’EDHEC. Comment faire ? Demander l’avis de l’administration concernant le port du voile ? C’est parti ! Un mail au responsable des étudiants. Réponse : RDV deux jours plus tard pour en discuter. Hummm…que faire en attendant ? Porter le voile à l’extérieur de l’établissement et le retirer une fois passé le portail, jusqu’à ce que l’administration me donne son avis sur la question ? Mercredi 8 janvier 2014 : C’est oui !

Enfin, finie la schizophrénie ! Je vais pouvoir réconcilier Akila la jeune fille, étudiante en Master 1 Business Management à l’EDHEC avec Akila jeune française musulmane d’origine algérienne. Trouver un équilibre et être soi-même, quel bonheur !

Le 10 janvier 2014 a eu lieu le forum des entreprises pour les étudiants de l’EDHEC : Coming-out. Pour la première fois, mes camarades me voient portant le voile. Surpris, certains restent bouche bée et d’autres expriment leur étonnement : « Mais Akila, je pensais que tu étais une fille ouverte d’esprit, libre »… Eh oui, parce que décider de porter le voile n’est pas l’expression de ma liberté personnelle par hasard ? Parce que cette réaction face au voile est celle d’une personne ouverte d’esprit ? Quant à mes professeurs, leurs réponses allaient de « bien sûr, que vous pouvez assister à mon cours ! Bienvenue » à « d’accord vous pouvez le porter en classe mais telle grande entreprise de luxe sera présente et je ne souhaite pas que vous veniez, ou alors vous le retirer pendant leur présentation… » J’ai ainsi pu glaner les réactions du monde scolaire. 99,9% de mes professeurs m’ont acceptée en classe, 95% de mes camarades continuent à me considérer comme la fille que j’étais avant.

Du côté des recruteurs, certains me fixent du regard quand je passe, au lieu d’écouter le pauvre candidat qui répond à leurs questions. Je me présente au stand d’une grande entreprise de consulting. Un manager avance vers moi et nous entamons notre discussion. J’aimerais faire un stage en consulting, mais me pose la question du voile et de son acception dans les entreprises. Celui-ci me dit alors : « Je me sens concerné par cette question »  (il est musulman apparemment), et il m’explique que dans les bureaux français il n’y a aucune femme voilée, qu’en Allemagne et en Algérie j’aurais plus de chance de trouver un stage. L’air désolé, il parcourt mon CV et me dit : « En plus vous avez les compétences et l’expérience requises ». J’en conclus que, malgré mon parcours réussi, ma candidature en France n’aurait pas la même valeur aux yeux des recruteurs que dans d’autres pays occidentaux (G-B, DE), parce que je porte le voile. J’en suis sincèrement désolée.

Selon moi, les entreprises ont encore un bout de chemin à faire concernant l’éradication des préjugés religieux et communautaires. Pourtant, comme l’écrivent si bien Vincent Edin et Saïd Hammouche dans Chronique de la discrimination ordinaire, « Les inégalités ont un coût énorme pour la société, coût que les acteurs économiques ne semblent pas percevoir ». Ils seraient donc temps de juger les candidats par ce qu’ils ont dans leur cerveau et non par ce qu’ils ont sur leur tête ou par leur apparence physique.

Affiche de Lakeridge Health, hopital au CanadaAffiche de Lakeridge Health, hopital au Canada, qui recrute des étudiants en médecine : « Nous ne nous intéressons pas à ce que vous avez sur la tête. Nous nous intéressons à ce qu’il y a dedans. »

 En France, on associe encore trop souvent le voile à l’oppression de la femme. Mais alors, l’empêcher d’accéder à l’enseignement, à des formations et à un métier, n’est-ce pas là une forme d’oppression ? Contrairement aux idées reçues, la majorité des femmes portant le voile ont décidé de le porter, car c’est une décision personnelle.

En France, on a tendance à penser qu’une femme qui porte le voile est moins intelligente que les autres. J’en veux pour preuve l’exemple d’une amie qui est professeur de langues à Nancy, qui fait son doctorat en langue et civilisation arabes, et qui me racontait, qu’un jour, alors qu’elle avait emmené son fils à l’aire de jeu, elle était assise et lisait un livre, en langue française. Une de ses voisines passe alors, et reste bouche bée et dit à haute voix « Eh bah ! Elle sait lire ». Imaginez-vous le choc ! Pour les deux personnes. L’une croyant que les femmes voilées sont illettrées, préjugé ! L’autre se rendant compte que malgré son niveau d’études, on la considère encore comme une illettrée.

J’espère sincèrement que nous ferons tous un effort pour juger les personnes que nous voyons non pas par leur physique ou leur apparence, mais, une fois avoir discuté avec elles, par l’échange que nous avons eu avec elles. Ainsi, nous découvririons qui se cache sous ce masque qu’est l’apparence physique, ou sous ce voile. Tout ce que les femmes portant le voile souhaitent, c’est être appréciées pour leurs propos intelligents, leurs actes pertinents et utiles pour la société et non pour leur aspect, allure, physique, silhouette… paraître (par-être). Est-ce trop demander ?

Tribune rédigée par Akila, étudiante à EDHEC Business School et membre de la Communauté Different Leaders