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Egalité des chances

« L’inégalité des chances est le poison de notre société » / Rencontre avec Azouz Begag

24th mai 2018

« L’inégalité des chances est le poison de notre société ». Voilà le fer de lance d’Azouz Begag. Ce lyonnais d’origine algérienne – un détail important pour comprendre son discours – a été ministre, diplomate, chercheur et est toujours écrivain. C’est non sans fierté qu’Article 1 et la communauté des Different Leaders de Lyon reçoivent le 26 avril à l’espace Now Coworking celui qui a promu l’égalité des chances sous le gouvernement Villepin de 2005 à 2007.

Face à une salle pleine, pleine de lycéens, de professionnels et d’entrepreneurs, Azouz Begag doit répondre à une et unique question : que faut-il faire pour lutter contre l’inégalité des chances ? Très vite, sa parole atteint toute l’audience. Très vite, parce qu’Azouz Begag répond de manière peu conventionnelle ; sans détours, et sans filtre. Il ne s’adresse pas à une audience mais à un individu, à vous, à moi. Cela est lié au fait que le poison de notre société trouve ses racines dans les excuses toutes faites, les idées préconçues, et le manque d’ambition. Lui qui a grandi dans un bidonville, avec des parents qui ne savent ni lire ni écrire, lui qui est littéralement parti de rien pour devenir ministre, ne comprend pas comment des jeunes peuvent encore se trouver des excuses, se révolte lorsqu’il entend dire « moi j’aime pas lire ». Comme il l’explique très bien dans Le Gone du Chaâba, le savoir est partout et est accessible à tous ceux qui veulent le saisir. C’est encore plus vrai aujourd’hui grâce aux smartphones, « nous tenons littéralement le monde dans le creux de notre main ».

L’inégalité des chances n’est donc pas du seul fait des élites, mais aussi de ceux qui la subissent. Pour la combattre, Azouz Begag prône l’imitation et la culture. Pour combattre les inégalités il faut dans un premier temps les comprendre, analyser de quelle manière les élites maintiennent leur position. Une fois les inégalités comprises il faut les affronter, et la meilleure des armes est la culture selon Azouz Begag. Il faut « se muscler le cerveau », acquérir des connaissances afin d’appuyer sa réflexion. « Plutôt que de réussir sa vie, il faut avant tout se réussir », être libre, et une personne qui ne fait pas cet effort intellectuel ne peut être libre car elle peut être manipulée. La culture, l’histoire permettent de prendre du recul, de ne pas être charmé par les belles paroles des populismes, par ceux qui disent que « les grandes études c’est pas pour les gens comme nous », cela permet en somme d’avoir l’esprit critique. Cet esprit critique est primordial selon Azouz Begag car il permet de faire les bons choix, d’avoir le bon état d’esprit. Selon ses mots, la vie est un chemin parsemé de pépites et de pépins. Lorsque Jacques Chirac lui a proposé d’entrer au gouvernement, beaucoup ne voyaient en lui qu’un « bougnoule de service ». Plutôt que de regarder les pépins, autrement dit tous ceux qui ne souhaitaient pas qu’il soit dans cette position de pouvoir, il s’est concentré sur les pépites, sa mission, augmenter la mobilité sociale. Une mission qu’il va accomplir en insistant sur l’apprentissage et le recrutement dans les forces de l’ordre, car le plus grand obstacle des jeunes est l’emploi.

Après avoir exposé ses idées, sa vision de la lutte, Azouz Begag fait face à un public qui se demande comment il peut agir à son échelle. Comment changer les choses si l’on n’est ni ministre, ni écrivain. La réponse est comme toujours très directe. « Je n’ai pas changé le monde, vous ne le changerez pas non plus ». Derrière cette provocation, c’est l’importance des petites actions qui est défendue. C’est l’agrégation de petites actions qui change le monde. Alerter les gens sur les dangers que représentent certains partis politiques, faire du tutorat, du mentorat, s’engager dans une association, ce sont tous ces engagements qui changent les choses. Et il faut toujours le faire sans ne jamais rejeter l’élite, il faut travailler avec elle, viser la compréhension, le dialogue. Tout le monde est concerné par l’inégalité des chances, et toute action en sa faveur doit refléter cette idée. Azouz Begag pense ainsi que la discrimination positive a été mal introduite en France. Selon lui, il faut le faire sans le dire, sans créer de tensions inutiles. Parce que les chiffres eux sont assez éloquents. « Jusqu’en 2017 il y avait seulement deux députés issus de l’immigration maghrébine, aujourd’hui ils sont 10. Il y a 35 000 maires, seulement 5 sont d’origine maghrébine ». Un tel niveau de biais représentatif requiert des actions conséquentes. La discrimination positive est justifiée, c’est un fait, mais elle doit naître de la volonté de la société à accepter les différences, et elle doit être transitoire. « L’avenir de la lutte pour l’égalité ne trouve pas réponse dans les quotas ».

Cheikh-Moussa BA-WONE, Different Leader

(Photos : Jordan Ravindirane, Different Leader)