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Egalité des chances

Piquée « À vif »

9th septembre 2017

18h10 : Descendre à la station Invalides, gravir les marches du Pont Alexandre III, faire un tour sur soi-même et contempler ce Paris que l’on connaît à peine. Descendre l’avenue Winston Churchill, se diriger vers les Champs-Élysées en passant par le Grand Palais et se souvenir pourquoi, on trouve Paris, la ville Lumière si belle. Un Paris si loin du 9-3 de mon enfance !

D’un pas hâtif et pressée par le froid, je me dirige vers le théâtre du Rond point pour assister à la représentation de la pièce de théâtre « À vif » de Kery James. Dans la salle, on croise toute sorte de personnes, des classes de jeunes collégiens, des blancs, des noirs, des jeunes, des moins jeunes et même des petits du foot qui pour certains mettent pour la première fois le pied dans un théâtre. Bref, le public est à l’image de la France qu’on défend : une France plurielle.

L’État est-il seul responsable de la situation actuelle des banlieues ? Une question à laquelle deux brillants étudiants en droit que tout oppose, si ce n’est leur future profession, tentent de répondre lors de la finale d’un concours d’éloquence. Un combat sans pitié dans lequel tous les mots et les punchlines sont permis. Yann, interprété par Yannick Landrein, issu d’un milieu aisé, est le prototype du «bobo » des beaux quartiers, représentant l’élite française face à Soulaymaan, interprété par Kery James, banlieusard, noir, et qui est parvenu à se hisser là où on ne l’attendait pas : dans une école de droit…

« À Vif » c’est la rencontre entre deux systèmes de pensée, entre deux opinions, entre deux France que l’Histoire a liées mais que le contexte économique, « la chasse aux sorcières » et le périph éloignent un peu plus chaque jour l’une de l’autre.

Kery James s’est prêté à un exercice audacieux en démontrant la complexité de la question des banlieues, bien loin de la vision manichéenne à laquelle la doxa cède si facilement, entre d’un côté les assistés et opprimés et de l’autre les oppresseurs. Dès le début, il nous surprend. On attendrait tout naturellement de Yann qu’il encense l’État et défende un système qui le privilégie et que Soulaymann de son côté, ayant vécu en banlieue, s’en fasse l’inquisiteur mais c’est tout le contraire. Entre victimisation, culpabilisation, idées préconçues, inégalités sociales et scolaires, rien n’est laissé au hasard, tout est décortiqué et soumis au jugement acerbe des deux protagonistes. L’argumentaire des deux plaidoyers est tellement puissant que l’on se surprend à être convaincu à chaque argument énoncé.

« À vif » est une pièce émouvante, sur fond de toile urbaine, qui sur un sujet de société grave parvint tout de même à nous faire rire grâce à une pointe d’humour savamment dosée. Tout nous renvoie à la banlieue et aux codes urbains de l’auteur-interprète, du plaidoyer lyrique de Soulaymaan, qui n’est pas sans rappeler le flow de celui qui l’incarne, au décor des barres d’immeubles.

D’une banlieusarde à un banlieusard, ce spectacle m’a touchée car il me rappelle en tant que « Different Leader », l’importance d’agir, l’importance de se lever, l’importance de se mobiliser tous ensemble. Car on le croit, on le sait « il y a de l’intelligence dans le hall des HLM » et souvent les petits jeunes sont tiraillés entre deux voies, celle de la violence, de l’envie de goûter eux aussi à ces privilèges que le système leur refuse de par sa structure : la surconsommation, l’argent facile ; puis celle des études, du taffe parfois dur et ingrat que leurs parents ont exercé.

Kery James illustre très bien ce dualisme avec le petit frère de Soulaymaan qui a au sein de son foyer, deux frères symboles de deux figures antagonistes de la banlieue Demba, le frère dealer et de l’autre Soulaymaan, le frère avocat. « La fatalité de la cité » de laquelle Souleymaan tente d’extirper son petit frère en interpellant son ainé « Demba mon frère il faut q’tu parles au petit ! » La leçon à retenir, au final, de cet échange c’est que seul le libre arbitre compte. Certes, l’État a ses responsabilités dans la mesure où le système scolaire maintient voire creuse ces inégalités mais il n’est pas le seul responsable puisque chaque individu est doté de son libre arbitre. D’où notre choix d’intervenir, au même titre que plusieurs initiatives locales, auprès des lycéens, de leurs ouvrir le champ des possibles et de s’assurer qu’ils prennent les bonnes décisions pour leurs vies afin d’éviter « cette fatalité ».

Symbole du rap « conscient » français, qui depuis plus de 20 ans a fait de la reconnaissance de la banlieue et des banlieusards son cheval de bataille, Kery James prouve une fois de plus qu’il a plusieurs flèches à son arc. À Vif est une pièce qui pousse à la réflexion sur l’intégration, le rôle de l’État Français, la démocratie et conclut sur une lettre à la République toujours plus criante de vérité. Les Français ont-ils réellement les dirigeants qu’ils méritent ? C’est à vous, nous, moi de répondre à cette question d’une seule et même voix, celle du #vivreensemble.

 

Aurore Gueyes, Different Leader