Rencontre avec l’un des leaders d’un mouvement historique, la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, à l’occasion de l’étape lyonnaise du Tour de France de l’Affirmation de Soi, organisée par les Different Leaders et Passeport Avenir.

Face aux discriminations, aux vexations, aux violences policières, ils avaient choisi une démarche pacifique. En 1983, une douzaine de jeunes venus de la cité des Minguettes, à Vénissieux, décident de marcher, pour l’égalité et contre le racisme, depuis Marseille vers la capitale. Rejoints par d’autres jeunes, ils finissent par arriver à Paris, attendus par plus de 100.000 personnes, et sont alors reçus par le président de la République, François Mitterrand. En 2013, trente ans après, le film “La Marche”, avec Jamel Debouze, remet en lumière ce Mouvement historique.

 

L’initiateur de cette Marche, Toumi Djaidja, n’avait que 21 ans à l’époque. Aujourd’hui, celui qui a initié en France un mouvement anti-raciste historique continue d’arborer son sourire timide, de ponctuer ses phrases de “si je peux me permettre”, de jouer la carte de la modestie. Mais il ne se lasse pas de courir les conférences et les salles de classe pour répéter le message de paix qu’il avait à l’époque adressé à la foule parisienne : “Bonjour à la France de toutes les couleurs”.

DSC_1039Toumi Djaidja à Lyon, le 17 mars. Crédit : Yanis Ourabah.
Je préfère mettre en avant les réalités qui apaisent, tout en gardant un oeil sur l’horizon à atteindre.

 

Plus de trente ans après la Marche pour l’égalité et contre le racisme, rebaptisée “Marche des beurs”, êtes-vous plutôt dépité ? Enthousiaste ?

La Marche des beurs, vous avez raison de le préciser, est un terme purement journaliste qui a dévitalisé l’esprit même de la marche. Cette marche a été pour quelque chose – l’égalité –  avant d’être contre quelque chose – le racisme. Et aujourd’hui, nous devons redonner à cette jeunesse en mal de repères identitaires, qui est le devenir de ce pays, l’envie de marcher, d’aller vers l’autre, au bout de ses rêves. La marche n’aura consisté en fait qu’à ça, aller au bout de son rêve. Ça a été un rêve fou. Mais nécessaire : un peuple qui marche est un peuple qui vit.

Qu’est-ce qui vous a donné envie, à l’époque, d’insuffler ce mouvement ?

La marche est partie d’une révolte populaire, pour aboutir à une déclaration d’amour. C’est par amour que j’ai traduit dans ma vie de tous les jours depuis 33 ans cette idée assez noble de marcher vers l’autre et vers cette société que je chéris. Je ne fais que rendre à la France ce qu’elle m’a donné. J’ai un parcours assez particulier. Je suis apatride, enfant de la guerre [Son père, harki, a fui la guerre d’Algérie avant de s’installer à Vénissieux avec sa famille].

Vous disiez il y a trois ans, dans un livre publié avant les attentats en France, que les frustrations liées aux injustices sociales génèrent des bombes à retardement…

L’intégration, c’est deux protagonistes : un qui est censé s’intégrer et l’autre qui est censé intégrer. La France a certes radicalement changé. Cette France de toutes les couleurs, qui occupe des postes stratégiques, je la vois aujourd’hui. Je veux parler de ces réalités qui apaisent. Il ne s’agit pas de dire que tout va bien, mais seulement de savoir regarder dans le rétroviseur du passé, et de dire qu’un chemin a été parcouru. Ce qui ne nous empêche pas de regarder cet horizon, encore loin, à atteindre.

Quel conseil donneriez-vous aux jeunes leaders de demain ?

Aller au bout de ses rêves, sortir des logiques de confort personnel pour développer une culture du nous et pas du vous. Nous sommes tous sur un même bateau, on va dans une même direction. Au début de la Marche, notre discours s’est pacifié. C’est important de rester dans la non-violence. Ce n’est pas pour autant la non-action.

Vous avez été le leader d’un mouvement historique en restant discret, timide… Pas besoin d’entrer dans un moule, pour être un leader ?

Je suis un peu gêné de parler de ma personne, mais si vous me le permettez, on n’a jamais vu le berger devant son troupeau. C’est ma nature qui est ainsi. Il est essentiel de rappeler que la dimension humaine doit être le point central. On ne doit pas perdre de vue ces petits riens qui font tout ; la compassion, l’amour pour l’autre, pour son pays.

 

Propos recueillis par Elodie Vialle
Crédit : Yanis Ourabah.

Pour aller plus loin

Adil Jazouli, La Marche pour l’égalité  (éd de l’aube)